Faut-il corriger un pied pronateur ?

La victoire de Joshua Cheptegei, athlète spécialiste des courses de fond et recordman du 10000m en 2020, qui présente des pieds ‘’pronateurs’’, peut nous amener à nous interroger sur l’utilité ou non d’améliorer la statique et la dynamique des pieds.

Une mécanique défaillante

Un pied dynamique dépend du contrôle du mouvement de flexion/extension de la cheville mais également de notre capacité à canaliser ce mouvement. Plus le pied reste dans l’axe de la jambe, plus le rebond est efficace. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la canalisation du mouvement ne dépend pas de la cheville mais des articulations sous-jacentes ; l’articulation sous-talienne, l’Interligne Articulaire de Chopart (IAC) et l’Interligne Articulaire de Torsion (IAT). Chez Joshua, ces différentes articulations ne sont pas maintenues, ses pieds ne sont ni gainés ni équilibrés. Certains pourraient y voir un mécanisme d’amortissement à l’image de la cheville qui fléchit lors de la prise d’appui pour amortir une partie de la force de réaction au sol. Cependant dans son cas, durant la phase d’appui, le pied s’écrase sans jamais revenir à son point d’équilibre. Les muscles qui contrôlent les différentes articulations précédemment citées sont inopérants, ils n’emmagasinent pas l’énergie mécanique et ne se contractent pas. Au lieu d’exercer une poussée sur une structure solide, élastique, c’est-à-dire un pied dont l’architecture est maintenue et réactive, celle-ci s’exerce sur une structure molle faiblement réactive.

Posture et imposture

Nous avons arbitrairement et par erreur décidé que tout ce qui se passait au sein du pied relevait de la posture et devenait inaccessible pour le non initié. Mais quelle imposture ! Faites quelques pas chassés ou pas de côté et les muscles dits ‘’posturaux’’, c’est-à-dire ceux qui permettent de maintenir votre jambe érigée, deviennent soudainement locomoteurs et les autres posturaux. Mais c’est encore plus complexe puisque les muscles locomoteurs peuvent être simultanément locomoteurs et posturaux. Ainsi, sans nous en rendre compte, dans la marche ou la course par exemple, les muscles locomoteurs, tout en mobilisant nos segments, maintiennent notre centre de gravité à une certaine hauteur. Nous pouvons ainsi courir ou marcher les jambes plus ou moins fléchies.

Si par habitude à chaque foulée nos genoux fléchissaient plus que nécessaire, l’oscillation verticale serait plus élevée, tout comme le coût énergétique et les tensions qui s’exerceraient au niveau des tendons rotuliens. N’importe quel entraineur qui remarquerait le phénomène nous suggèrerait d’être plus tonique pour que nos jambes ne fléchissent plus autant. Rappelons que mécaniquement le fait de pouvoir placer le centre de masse au dessus des hanches, des genoux et des chevilles, ce que ne parviennent pas à faire les chimpanzés en raison de leur anatomie, fait que notre bipédie est unique et économique. Dès que nous nous éloignons de ce point d’équilibre, les tensions mais aussi le coût énergétique augmentent. Il suffit de faire la chaise contre un mur pour s’en rendre compte ; plus nous nous rapprochons de 90° de flexion de genou, plus l’effort pour se maintenir est important. Au même titre, une absence d’équilibre et de raideur au sein du pied impacte la dynamique de course.

Un matériel inadapté

Les chaussures de Joshua ne sont pas adaptées à sa biomécanique, puisqu’au fur et à mesure que son pied prend appui, il change de forme. Il s’aplatit, s’allonge et sa torsion diminue. La chaussure, quant à elle, ne change pas de forme mais se déforme, au mauvais sens du terme. Au point qu’au début de la poussée, ce n’est plus la semelle de la chaussure qui se trouve sous la tête du premier métatarsien mais le tissu qui recouvre latéralement sa chaussure. Qui, comme chacun le sait, est nettement plus efficace en matière de grip que les crampons fixés en dessous de la semelle (à prendre au second degré naturellement)… Pas certain que cela soit une très bonne publicité pour la marque qui le sponsorise. En attendant de travailler la statique et la dynamique de ses pieds, la marque en question devrait lui confectionner une paire de chaussures spéciales qui correspond à sa biomécanique du moment et qui tient compte des mouvements qui s’opèrent au sein de son pied durant l’appui.

Le plus biomécanique – A chaque foulée une combinaison de mouvements apparait au sein du pied de Joshua. Ces mouvements non contrôlés sont de grande amplitude et modifient la forme de son pied. Lors de la phase d’amortissement, le mouvement d’éversion (mouvement au niveau de l’articulation sous-talienne) se combine à une rotation externe de l’avant-pied par rapport à l’ensemble médio-pied/arrière-pied (mouvement au niveau de l’IAT – détorsion), et à un mouvement d’abduction de l’ensemble avant-pied/médio-pied (mouvement au niveau de l’IAC). La forme de son pied change durant la phase d’appui et sa chaussure se déforme.

La qualité de son châssis

Lorsque nous portons un sac à dos trop lourd, notre dos et nos jambes ploient sous la contrainte, le système musculaire stabilisateur n’étant pas suffisamment puissant. Pourtant, même un peu tordu, nous pouvons continuer à courir et à progresser au fil des semaines. Deux possibilités se présentent alors à nous, renforcer suffisamment le système stabilisateur pour nous permettre de nous redresser et ainsi mieux répartir les contraintes, gagner en marge de manœuvre, en équilibre et diminuer le coût énergétique ou bien continuer à avancer en restant tordu jusqu’à automatiser cette posture. Il faut donc distinguer la fonction locomotrice de la fonction stabilisatrice car les deux ne sont pas forcément en adéquation et les deux ne s’auto-équilibrent pas spontanément. Nous entendons souvent parler de la nécessité de parvenir à quantifier sa charge d’entrainement pour ne pas se blesser (temps, fréquence et intensité), mais notre capacité à maintenir une posture efficace devrait faire partie des observables et nous amener à réguler notre effort.

Cela me rappelle une course en montagne durant le service militaire lorsque j’étais chasseur alpin au début des années 90. Nous devions installer un relais radio à un col avec près de 30 kilos de portage chacun. A l’époque, le matériel de transmission n’était pas aussi miniaturisé que maintenant, à moins qu’il ne le soit toujours pas, ce qui est possible également. Quoi qu’il en soit, lorsque l’un de nous fatiguait, que ses appuis perdaient en stabilité, nous n’hésitions pas à répartir la charge entre nous pour pouvoir continuer en sécurité. Cette charge était visible, quantifiable, manipulable, transférable. Chez Joshua, elle semble invisible alors que ce n’est pas le cas, puisque nous sommes tous en mesure de voir que ses pieds ne supportent pas les contraintes.

Les pronateurs des oscillateurs

Pour se rendre compte de l’impact d’un pied éversé sur notre gestuelle, faites le test suivant, sachant que la difficulté dans la réalisation de ce test provient de la capacité à produire des pieds éversés (pronateurs) et à les maintenir. Marcher avant-pied, les talons légèrement décollés, et les pieds éversés sur une ligne tracée au sol. Rappelons qu’une éversion oriente le pied vers l’extérieur par rapport au tibia et place par conséquence la zone d’appui (ici l’arche antérieure) loin de notre centre de gravité. Ainsi, à chaque pas, le corps se met à osciller latéralement. Vers la droite, lorsque nous posons l’arche antérieure du pied droit sur la ligne, pour maintenir notre équilibre, et vers la gauche lorsque nous posons le pied gauche. Il est possible de moins osciller en compensant l’ouverture des pieds par une rotation interne de hanche mais au prix de fortes tensions dans les genoux. Ce phénomène de déséquilibre est prononcé chez les jeunes pronateurs en pleine croissance et très visible lorsque nous leur demandons de marcher et de trottiner sur un tapis de course, du fait que le tapis les oblige à marcher droit sur une bande étroite. Cette absence de maintien se répercute sur leur stabilité et leur aisance.

Ce n’est pas parce qu’ils ne présentent pas une symptomatologie douloureuse qu’il ne faut rien faire mais c’est parce que leur démarche est déséquilibrée qu’il faut agir. Si nous laissons l’enfant fonctionner ainsi, son corps ne se rééquilibrera pas de lui-même mais compensera ce déséquilibre pour pouvoir continuer à marcher. Et donner ainsi, à ceux qui ne regardent que s’il est en mesure de se déplacer d’un point A à un point B, l’illusion que le système est opérant. La douleur n’est donc pas le seul référentiel qui doit nous amener à agir. La marche, la course, la posture, aussi naturelles soient-elles, relèvent d’un apprentissage. Et comme le souligne Céline Alvarez dans son livre Les lois naturelles de l’enfant,’Si l’être humain est câblé pour apprendre par sa propre activité, il n’est pas pour autant prédisposé à apprendre seul, sans aucune aide. C’est là tout le paradoxe : le jeune être humain doit apprendre par lui-même, mais avec l’aide de l’autre.’’

Que retenir
  • Améliorons nos paradigmes.
Pour aller plus loin
Nouvelle édition de Corriger le pied sans semelle (Mai 2019)