Résurrection, revenir à la course à pied après une hernie discale

Entretien avec François Baillieux, marathonien, triathlète et Traileur amateur.

’Une douleur me vrille le bas du dos quelques minutes après avoir franchi la ligne d’arrivée du Marathon de Bruxelles, et perdure plusieurs semaines en raison d’une hernie discale qui sera révélée au scanner. Une hernie qui est apparue ‘’soudainement’’, sans notion de choc direct, alors que je ne présente aucun antécédent médical de ce type, ni eu de traumatisme par le passé à ce niveau. Il émerge de cela une totale incompréhension. D’autant, qu’après plusieurs mois, je me demande si je pourrais courir à nouveau car quelques foulées suffisent à me clouer sur place’’, nous explique François.

15 ans auparavant

Il se prend de passion pour la course à pied à l’âge de 18 ans, alors qu’il se trouve en terminale à la Silver Regional High School aux Etats-Unis. Il y pratique le 800m, une discipline qu’il poursuit une fois rentré en Belgique en 1998 pour étudier la kinésithérapie. Depuis lors il n’a jamais arrêté de courir.

Deux ans après s’être installé comme kinésithérapeute, il entame des études d’Ostéopathie tout en étant également instructeur de jogging dans une salle de fitness. La course à pied à ce moment là, c’est 40km par semaine en 2 ou 3 sorties et 80% du temps sur du bitume. Parallèlement, il pratique le vtt. En 2003 il s’inscrit pour la première fois au 20km de Bruxelles qu’il courra 10 ans d’affilée, ainsi qu’à d’autres petites courses, sans jamais dépasser cette distance jusqu’en 2012 où il participe à un premier marathon (Bruxelles en 3h54). ‘’J’ai alors intensifié mon volume d’entrainement avec cette idée que chaque fois que j’allais courir, il fallait que j’aille courir au minimum une heure sinon cela ne valait pas la peine !’’ nous raconte-t-il. ‘’Je pense que c’était une de mes premières grosses erreurs, surtout que je cumulais parfois des sorties plusieurs jours d’affilée. J’étais dans la quantité plus que dans la qualité’’ ; en moyenne 50km par semaine en 4 sorties, 90% du temps sur du bitume.

Le drop, un cercle vicieux

Côté matériel il a toujours couru avec des Asics pour finir avec des Kayano conseillé par un magasin spécialisé, à raison d’une nouvelle paire par an environ. ‘’Sans réfléchir si ses chaussures étaient adaptées ou pas. Pour moi, à cette époque, une bonne chaussure était une chaussure avec beaucoup d’amorti, qui me stabilise et que je devais serrer bien fort’’ nous explique-t-il en finissant par rire de ses propos, se rendant compte combien sa conception de la foulée et de la chaussure ont évolué depuis. A ce moment là il courait encore avec une attaque talon. Il nous fait remarquer par ailleurs, au travers de son expérience, qu’un réel cercle vicieux emprisonne le coureur dès qu’il chausse des chaussures présentant du drop, c’est-à-dire de l’épaisseur sous le talon et une différence de hauteur entre le talon et l’avant-pied. ‘’Plus il y a de drop plus l’attaque talon est facilitée, renforçant de plus en plus cette gestuelle et ne permettant pas au coureur de développer une autre foulée’’.

Courir et se détruire

L’année où s’est révélée la hernie discale, ses dernières longues sorties le faisaient souffrir du dos. Le semi-marathon de Bruxelles (4/10/2017) s’est plus ou moins bien passé ; mais dans les derniers kilomètres, il a commencé à ressentir une petite pointe dans le dos qui a fini par prendre de l’ampleur une fois la ligne d’arrivée franchie. ‘’Il faisait froid. Plus le temps passait moins je pouvais me redresser. Mon sac était à 2km de l’arrivée, et cela a été très galère pour le récupérer car j’étais plié en deux, obligé de me tenir par moment pour avancer. A ce moment-là, je ne pensais pas que c’était grave. Assis dans le métro pour rentrer chez moi, je n’avais pas de douleur, j’étais bien. Mais pour sortir du métro, cela a été l’horreur. Je ne pouvais plus me redresser’’ nous raconte-t-il. Durant 2 à 3 mois, le matin il se levait une heure plus tôt pour pouvoir s’extraire du lit et se préparer. Le scanner, qu’il a réalisé fin octobre, a révélé une très volumineuse protrusion discale L5/S1 postéro-latéral gauche comprimant légèrement la racine S1 gauche. ‘’Durant cette période je ne pouvais plus porter les enfants, j’en pleurais’’.

Reprendre le contrôle

Malgré cela il se forçait à aller marcher trente minutes chaque jour. ‘’Lorsque je me sentais un peu mieux, j’essayais de courir mais immédiatement j’avais mal et régressais. Je revenais 3 ou 4 jours en arrière par rapport à mon évolution vers la guérison’’. Il sentait alors directement l’impact de sa course sur son corps, sans savoir que cela provenait de sa foulée et de sa gestuelle, nous explique-t-il. ‘’Cela me rendait malade, car je me disais que je ne pourrai plus jamais courir’’. Il a alors recherché, sans réel succès, dans des ouvrages et sur Internet s’il existait un lien entre la course à pied et l’apparition de cette pathologie. ‘’Le lien entre l’apparition de la hernie et la course n’est pas direct, temporellement, il est donc difficilement perceptible et compréhensible. Nous ne sommes plus dans l’instant mais dans la durée’’ précise-t-il.

C’est une lente et progressive altération de l’organisme qui s’effectue sur plusieurs années, et qui ne devient perceptible et invalidante qu’à partir d’un certain seuil de dégradation. A aucun moment notre organisme nous renseigne sur son niveau d’altération ou sur la dose de contraintes qu’il peut encore supporter… Il n’y a pas de jauge qui nous renseigne sur notre état, mais seulement une alarme qui nous dit en quelque sorte ‘Stop ! Ça tu ne peux plus le faire’ et non ‘Là, tu altères ton organisme’. Un élément essentiel à comprendre si l’on souhaite se préserver.

‘’Je subissais les impacts de ma course mais sans faire le lien entre ma foulée et mes douleurs. Nous avons pourtant eu des cours sur la course à pied durant nos études mais jamais nous avons été initiés à l’importance de la gestuelle’’ nous explique-t-il. ‘’La course à pied se résumait à courir beaucoup, le plus possible, et le plus vite possible en étant dans le rouge le plus souvent. Et je m’étonnais de ne pas progresser’’.

La part technique du geste

Spontanément, la première chose qu’il a faite pour pouvoir marcher plus vite sans avoir mal fût d’augmenter sa cadence en faisant de plus petits pas, jusqu’à courir lentement en faisant également de petits pas. Ce qui était paradoxal puisque, comme il nous le dit, ‘’auparavant, en course, je faisais de très grandes foulées pensant que plus les foulées étaient grandes plus j’allais aller vite et performer…’’. Il s’est mis alors à alterner 5 minutes de marche, 5 minutes de course, à 7/8 km/h maximum pour marquer la différence entre la marche et la course. ‘’Les premières fois je ne faisais cela que 20min en tout. Je n’avais plus de régression. J’ai pensé que j’allais peut-être pouvoir de nouveau courir, mais différemment en incluant des éléments techniques’’. ‘’Durant cette période j’ai lu ton Guide de la foulée qui, mixé à mes expériences, ont fait évolué ma façon de courir ; c’est-à-dire avec une très faible allure, une cadence élevée et un changement de technique de prise d’appui, celle-ci étant moins impactantes’’.

Puis il a changé de chaussures pour se tourner vers des modèles de plus en plus plats, plus légers, plus souples et sans drop. ‘’Avec de telles chaussures tu ne peux pas te permettre d’attaquer talon, tu dois changer de technique de prise d’appui’’. Cependant, une foulée inscrite depuis de longues années ne se change pas du jour au lendemain. Ce travail lui a pris une année et a commencé par l’acceptation d’aller moins vite et de courir moins longtemps, comme il le souligne. ‘’Mais déjà j’étais juste content de pouvoir de nouveau courir et d’avoir cette chance là’’ ajoute-t-il. ‘’C’était courir plus souvent mais moins longtemps et prendre du plaisir. Une fois arrivé à 30 minutes non stop la progression a été plus rapide et j’ai pu courir peu de temps après 45 minutes d’affilée’’. Il lui a fallu de nouveau diminuer son temps de course pour passer à des chaussures barefoot (Merrel, vapor glove), car ses pieds et ses mollets n’étaient pas encore suffisamment entrainés pour supporter un tel travail.

‘’Depuis cette période, je n’ai plus jamais souffert du dos en pratiquant la course à pied. Je m’en étonne tous les jours même si aujourd’hui je sais pourquoi, d’autant que maintenant je cours plus qu’avant ! Mais sur des temps plus courts et plus lentement, tout en faisant lors des compétitions de meilleurs temps’’, explique-t-il. ‘’Je fais la différence entre mes sorties en endurance, fondamentales, et la petite sortie de fractionné, une fois par semaine où je cours vite (45min, en chaussures barefoot sur bitume, après 20min d’échauffement), alors qu’avant je courais vite tout le temps’’.

Durant toute cette phase il n’a pas suivi de plan particulier, si ce n’est celui que lui dictait son corps, limité notamment par la lente adaptation de ses mollets à cette nouvelle foulée. Parallèlement il nageait le crawl trente minutes par semaine, faisait des tractions et du gainage. Une routine qu’il entretient toujours.

Dépasser l’emprunte socio-culturelle

 ‘’J’ai découvert durant cette période que la gestuelle avait énormément d’impact sur le corps que cela soit au niveau du dos ou des genoux par exemple. Avant j’avais toujours mal aux genoux après une sortie et le lendemain matin. Depuis cette transition ce n’est plus le cas. Comment était-il possible que j’accepte d’avoir mal après avoir couru alors que je suis un professionnel de santé !??’’ s’étonne-t-il encore. ‘’Ce n’est pas que je trouvais cela normal, mais il y a tellement de coureurs blessés que pour moi il était logique d’avoir une petite blessure de temps en temps. Une sorte de bénéfice risque. Comme la douleur ne durait pas, cela ne me semblait pas grave finalement. Il y a beaucoup de coureurs qui ont par manque de connaissance le même raisonnement, obnubilés par les temps de course, l’allure, la distance’’ explique-t-il. Le contexte socio-culturel faisait qu’il acceptait d’avoir mal en montant les escaliers, une douleur qu’il cotait pourtant à 7/10 à chaque marche qu’il montait.

Triathlon du Mont-blanc, Passy Août 2019
Courir pour se construire

Comme il nous l’explique, avant il ne savait pas pourquoi il courait, ‘’c’était un peu une drogue. Avant, c’était courir, point. Maintenant, c’est courir pour mon bien-être jusque dans mon quotidien. J’ai complété cela par un travail spécifique sur la dynamique et la statique du pied, et ce, même en marchant. Le travail technique et le changement de prise d’appui ont changé mon corps et ma dynamique corporelle, pour reprendre la terminologie que tu emploies, améliorant mon quotidien, me donnant davantage d’aisance. La course est devenue un plaisir sans souffrance, je peux courir longtemps mais plus lentement. La foulée avant-pied est devenue un mode de locomotion et non un sport. Je le fais avec les enfants pour les emmener à l’école le matin. Nous marchons et courons avant-pied, sans transpirer, juste par jeu, par plaisir. Ils adorent, ils le font avec le sourire. Dès qu’ils peuvent, ils courent’’.

Transmettre

Ce qui a eu le plus d’impact sur sa gestuelle et sa compréhension, nous raconte-t-il, c’est à partir du moment où il a commencé à l’enseigner à ses enfants. ‘’Quand tu le retransmets, tu dois en maitriser davantage les tenants et les aboutissants, tu dois également être efficace et maitriser tes appuis. Ainsi lorsque nous allons à l’école, s’ils voient que mon pied part ils ne vont pas me lâcher et ne pas hésiter à dire ‘’mais toi aussi tu as le pied qui part’’. Cela veut dire qu’ils ont assimilé les observables. Les trois  (12, 9 et 6 ans) ont le regard qui s’est développé’’.

Avec ses patients, le message est souvent moins facile à faire passer car il leur est difficile de comprendre l’impact de leur course sur leur corps. Ils ne font pas forcément le lien, comme nous l’évoquions précédemment, surtout s’ils ne visent que la performance. ‘’Je leur explique alors que cette foulée est un outil d’entrainement, et je ne leur dis plus que ‘’la solution c’est le barefoot’’, car son utilisation est contextuelle et nécessite un cheminement personnel’’. De plus, les coureurs doivent également percevoir tous les aspects artificiels, les dépendances et les errances qu’ils ont progressivement construits autour de leur pratique, emprisonnés mentalement dans un contexte socioculturel où l’image, la performance, la durée, le temps et la vitesse, sont les seules raisons d’être.

‘’J’ai développé une approche minimaliste de l’entrainement. Courir moins, mais plus souvent pour nourrir la gestuelle et le corps. Courir n’est plus un poids et je n’en ai plus les effets délétères’’. Aujourd’hui il s’inscrit sur du Trail et du Triatlhon (semi et distance olympique), et a couru de nouveau un marathon en 2017. ‘’C’était une belle surprise de pouvoir courir cette distance sans avoir la moindre douleur pendant et après, ni au dos ni aux genoux (Bruges en 3h40)’’. Cette année là, il a également couru l’Xterra Belgium et les 20kms de Bruxelles sans douleur au niveau du dos. ‘’La plus belle surprise a été cet été lors du Trail du tour des Fiz (5000D+/5000D- 62km – 2019) parcouru en 13h, avec des chaussures souples et plates (Altra supérior 4) qui comportent une semelle légèrement amortissante, alors que ma plus longue sortie en préparation était de 2h avec très peu de dénivelé car, comme tu t’en doutes, autour de Bruxelles il n’y a pas grand-chose’’.

Si nous ne devions ne retenir qu’une seule chose, il n’y a pas de raison de pratiquer la course au détriment de son corps !

Que retenir
  • La place de la technique dans la pratique de la course à pied
  • Halte au no pain no gain
  • Courir moins pour courir plus
  • La douleur fonctionne par seuil et ne nous renseigne que tardivement sur l’état réel du corps
  • Le lien entre l’apparition d’une hernie et la course n’est pas direct, temporellement, il est donc difficilement perceptible et compréhensible
  • La douleur et la pathologie dans la pratique de la course à pied ne doivent pas être considérées normales, une sorte de bénéfice risque. Courir pour se construire et non se détruire
François et Fred à Bruxelles
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