Performer ou progresser ! – Ondra vs Honnold

 ‘’Le Free Solo c’est comme viser un exploit athlétique pour remporter la médaille d’or olympique, sauf que si on n’y parvient pas on meurt’’ explique Tommy Caldwell dans le reportage qui retrace l’ascension d’El Capitan par Alex Honnold. Certains voient en Alex Honnold un inconscient, voire un suicidaire, tandis que d’autres le voient comme quelqu’un de très réfléchi. Si une telle ascension nous semble totalement démesurée, c’est surtout parce que nous évaluons sa faisabilité à travers nos propres capacités, nos propres peurs ; ce qui est une erreur de point de vue, sauf si nous souhaitons déterminer le gap physique, technique et mental qui nous sépare d’une telle maitrise. Jean d’Ormesson aurait peut-être dit d’Honnold qu’il est optimiste puisque selon lui ‘’L’optimiste c’est celui qui fait ses mots croisés au stylo’’. Mais cette définition ne convient pas non plus.

Nous avons tort, me semble-t-il, de juger les exploits des autres car nous nous heurtons à nos propres capacités, attentes et visions de ceux-ci. Toute comparaison sera forcément décontextualisée, et ne restera qu’une retranscription incertaine de ce que vit l’autre et de ce qu’il est réellement en mesure d’accomplir.

Maitrise et marge de manœuvre

La lecture de l’ouvrage autobiographique d’Alex Honnold, Solo intégral, révèle la maitrise et l’expertise qu’il cherche à atteindre avant de se lancer dans une voie en free solo. A l’écouter ou à le lire nous découvrons qu’il grimpe en toute sérénité et que cette absence de stress provient de la connaissance et de la maîtrise parfaite de chaque pas, de chaque mouvement qu’il a à effectuer jusqu’au sommet de la voie.

Lors de l’ascension de Free Rider, son approche d’un passage clé nommé ‘’Boulder problem’’ au pitch 23 à 609 mètres au dessus du sol est l’expression même de cette recherche de maitrise. A cet endroit deux options se présentent à lui, effectuer un jeté (un saut de 1m80 à l’horizontale) pour atteindre un rebord relativement facile qui, comme le dit Alex Honnold, ‘’semble plus logique, mais sauter sans corde est totalement absurde, si vous le loupez c’est fini’’, ou franchir ce passage sans sauter mais en s’équilibrant dans le dièdre après avoir lancé la jambe gauche en grand écart contre la paroi, une méthode surnommée ‘’karaté-kick’’. Cette seconde option, qui peut sembler tout aussi absurde dans un 7c, offre pourtant une marge de manœuvre suffisante car ce pas en statique est à la portée de ses capacités physiques et techniques. Après avoir passé plus de 6 mois à travailler tous les soirs sa souplesse ‘’pour rendre le karaté-kick plus facile’’, comme il l’écrit, et après avoir répété le pas de nombreuses fois encordé jusqu’à en maitriser chaque mouvement, chaque appui, il le franchit avec aisance sans le moindre déséquilibre postural.

Quel corps posséder ?

Lorsque nous observons le corps d’Alex Honnold et le comparons à celui d’Adam Ondra nous relevons de nombreuses différences dans leur construction et leur maintien. Nous ne comparons pas ici leur morphologie mais la façon dont leur corps s’orchestre et se maintient. Autrement dit, comment les éléments de cette structure qu’est le corps, s’ordonnent, se lient et se maintiennent. Le premier possède un corps plus équilibré que le second, entendons par là plus proche d’un point d’équilibre optimal, économique. La statique et la dynamique de ses pieds ne sont en rien comparables à celles d’Adam Ondra que nous avons décryptées dans un précédent article. Ses pieds sont proches du point d’équilibre optimal, même s’ils peuvent être encore potentialisés.

Le plus biomécanique – Chaque mouvement au sein d’une articulation possède deux limites, une limite en flexion et une limite en extension par exemple, et un point d’équilibre qui ne se situe pas forcément au centre du mouvement. Debout, pieds nus sur un sol plat en statique le point d’équilibre optimal ‘’0’’ de l’articulation sous-talienne se trouve plus proche de l’inversion que de l’éversion (cf.fig 1). Le pied d’Alex Honnold est proche du point d’équilibre optimal (aux alentours de 1) alors que celui d’Adam Ondra aux alentours de 8 comme nous l’avons décrit précédemment (cf. Adam Ondra – Ses défauts de posture ou la robustesse d’un corps).

Fig.1
Deux systèmes à équilibrer

Pour aller plus loin dans la réflexion nous devons mettre en évidence deux systèmes musculaires à la base de tout mouvement, le premier mobilise un segment pendant que l’autre le canalise et le stabilise. Lorsque vous levez le bras devant vous à 90° en bloquant votre omoplate, certains muscles se contractent pour lever le bras pendant que d’autres stabilisent le mouvement latéralement pour qu’il ne zigzague pas. Lorsque debout vous décollez les talons du sol pour être en appui sur la pointe des pieds, les mollets se contractent pour produire l’extension des chevilles pendant que leur système musculaire stabilisateur s’enclenche afin qu’elles restent stables et centrées.

Cependant ces deux systèmes musculaires ne sont pas obligatoirement équilibrés. Ainsi lorsque nous effectuons des bondissements vers l’avant, nous remarquons qu’à partir d’une certaine distance nous ne parvenons plus à maintenir les chevilles et les genoux dans l’axe. Apparait alors une zone, plus ou moins grande selon les individus, leur niveau d’entrainement et d’équilibre, où le gainage fait défaut alors qu’il est encore possible de sauter plus loin. Il en est de même lorsque nous grimpons alors que nous sommes à la limite de nos capacités physiques. Retenons que le maintien de l’empilement des articulations et la marge de manœuvre qui en découle dépendent de l’équilibre de ces deux systèmes musculaires. La performance ne garantit pas un corps équilibré.

Le plus biomécanique – Rappelons que nos jambes ont une tendance naturelle à s’effondrer vers l’intérieur en raison de leur architecture (valgus physiologique, positionnement interne de l’articulation sous-talienne par rapport aux appuis,…). Ainsi dès que nous nous mettons debout, nous luttons inconsciemment contre cette tendance en enclenchant le système musculaire stabilisateur qui contrôle dans le plan frontal et horizontal les différentes articulations qui composent la jambe (hanche, genou, sous-talienne, Chopard, Interligne Articulaire de Torsion).

Créer ses déséquilibres et limiter ses ressources

Plus les séances sont intenses et soutenues, à la limite de nos possibilités, plus notre système postural est susceptible de lâcher. Chaque secteur qui fait alors défaut est une ressource biomécanique dont nous ne disposons plus et qui nécessite d’être compensée, et non une ressource inutile. A toujours s’entrainer ainsi sans tenir compte du système postural, ou sans avoir conscience de ce double mécanisme, nous augmentons nos chances de développer et d’entretenir des défauts de posture que cela soit au niveau des pieds, des épaules, du bassin ou de n’importe quelle partie du corps. Ce qui limite notre marge de manœuvre et augmente le coût énergétique de chaque mouvement.

Ne nous illusionnons pas de nos progrès dans une voie et restons conscient de la justesse du déroulement de notre gestuelle et du maintien de l’équilibre postural qui nous permettent d’avoir une marge de manœuvre utile en cas de déséquilibres inattendus. Telle est l’approche que semble avoir Alex Honnold dans sa pratique du free solo. Il renoncera à l’ascension de Free Rider lors de son premier essai après 350 mètres d’escalade. Les appuis de son pied droit, récemment blessé, n’étaient pas suffisamment sûrs et réduisaient trop drastiquement sa marge de manœuvre.

Deux possibilités s’offrent donc à nous :

  • élargir nos ressources biomécaniques pour accroitre notre potentiel,
  • maintenir notre corps en l’état en exploitant seulement les ressources à notre disposition et limiter à terme notre progression.
Deux approches, deux corps

La prise en compte de ces paramètres nous renseigne sur la manière dont s’entraine une personne, les objectifs qu’elle poursuit, l’attention qu’elle porte à sa posture et le niveau de conscience et de connaissance qu’elle en a. Comme le dit Alex Honnold ‘’Escalader sans corde nécessite un niveau de maitrise que l’escalade encordée ne requiert pas’’, afin de ne jamais se retrouver à la limite de ses possibilités et de toujours disposer d’une marge de manœuvre physique, technique, mentale ou posturale suffisante pour parer à toutes éventualités puisque toute chute est mortelle.

Si nous focalisons notre attention sur la gestuelle d’Alex Honnold nous voyons quelqu’un qui maitrise chaque pas, chaque mouvement, qui grimpe sans difficulté avec une marge de manœuvre confortable et sans défaut de posture. A contrario, les objectifs que poursuit Adam Ondra l’amènent souvent à grimper à la limite de ses possibilités et donc avec une marge de manœuvre très restreinte. Nous avons là deux manières de pratiquer l’escalade qui ont pour conséquence d’employer et de construire le corps différemment. La gestion de la posture, qui va au-delà du simple gainage puisqu’elle inclut le positionnement, est un paramètre à prendre en compte pour réguler ses séances.

Le maintien de notre équilibre corporel dépend de notre capacité à percevoir les faiblesses de notre système postural, à les corriger, et à lever le pied si les deux systèmes musculaires ne sont pas en adéquation.

A retenir
  • L’objectif sportif ne doit pas prendre le pas sur la construction et l’intégrité du corps.
  • La posture est un indicateur à prendre en compte pour réguler les séances.
  • Plus nous sommes à la limite de nos possibilités, plus le système postural est susceptible de lâcher.
  • Notre corps est à l’image de nos objectifs et de nos méthodes d’entraînement.
  • Agir avec conscience pour que les défauts de posture ne s’inscrivent pas durablement dans notre gestuelle devenant alors notre position de référence. C’est-à-dire la posture autour de laquelle nous avons appris à construire notre gestuelle.
  • De la maitrise et de la connaissance naît la confiance.
Pour aller plus loin