Prévention et compétition, une mascarade !

Une jeune athlète prometteuse, dont le corps commence à être en souffrance, ne parvient plus à suivre le rythme des entraînements. Comme elle a de bons chronos par rapport aux moyennes nationales, et pour qu’elle ne perde pas cette ‘’avance’’, elle est prise en charge par des professionnels de santé spécialisés dans la pratique sportive. A première vue la démarche semble saine. Cependant, le véritable motif de la consultation n’est pas d’être soignée, de prendre en considération ses besoins et d’adapter sa pratique à court, moyen et long terme, voire d’arrêter si cela lui est délétère, mais plutôt d’appliquer un traitement pour qu’elle puisse à nouveau suivre le rythme imposé pour rester dans la course au titre.

Nous ne soignons plus l’individu mais les conséquences des objectifs poursuivis, qui ne sont plus l’épanouissement du corps mais la reconnaissance au travers d’un résultat. Le titre prime sur l’individu et la concurrence fait suffisamment rage pour que cela continue ainsi. L’athlète n’est plus au cœur de la démarche. Il est devenu une marchandise au service de la fédération, plus ou moins modelable, mais surtout interchangeable s’il n’obtient pas les résultats escomptés ou si son corps n’est plus capable d’endurer l’intensité des entrainements imposés.

Combien de sportifs, amateurs, loisirs ou professionnels dans ces conditions, qui ont tout donné, se sont retrouvés sur le banc de touche, progressivement isolés, avant d’être tout simplement éconduits faute de pouvoir continuer. Quel état d’esprit façonne cette pratique sportive ?

La quête du résultat

Culturellement la progression en course à pied se mesure au travers de l’amélioration du temps, de l’allure, ou d’une augmentation de la distance parcourue. Cependant, à un moment donné, nous aurons beau nous entrainer, nous stagnerons. Et l’intensité et la fréquence des entrainements pour nous maintenir à ce niveau de performance augmenteront considérablement le risque de blessure, notre corps fonctionnant à ses limites. Reste alors à gérer la blessure quand elle surviendra.

Le monde médical a senti ces dernières années qu’il pouvait prendre la main sur la pratique sportive. Cela représente une manne financière conséquente tout en octroyant une forme de reconnaissance et de pouvoir. Il essaye alors de transposer sa façon de penser et d’agir, et tente de prouver scientifiquement que la pathologie est la référence suprême. En ce sens que la présence ou non de pathologie déterminerait la façon dont nous devrions courir avec, au final, un raisonnement binaire et très simpliste ; ‘’cela ne déclenche pas de pathologie, tu peux’’. Mais c’est oublier la complexité du fonctionnement du corps humain et sa capacité à compenser de différentes manières un même déficit, c’est-à-dire sa robustesse. Le monde médical tente alors d’établir des liens entre des éléments mesurables et l’apparition de pathologies. Des éléments mesurables qu’il isole et qui sont limités par ce qu’il est capable de mesurer, le reste lui échappant totalement. D’autant que corrélation n’est pas causalité, même à grand renfort de statistique. Soumettant les individus à la loi du plus grand nombre, allant même jusqu’à une uniformisation des traitements et des entrainements. La même recette pour tous. Mais nous oublions qu’une majorité occulte les minorités. Si pour 60% des personnes cela semble convenir, pourquoi cela ne fonctionne pas avec les 40% restantes ? Ne devrions-nous pas justement analyser davantage ces 40% qui mettent en lumière le fait que d’autres facteurs entrent jeu. Par ailleurs, depuis quand le corps fonctionne-t-il sous un régime démocratique ?

Sport, santé et performance

Notre regard se focalise alors sur la blessure et nous tentons vaille que vaille d’allier prévention des blessures et performance. Une véritable mascarade puisque la prévention des blessures et la performance – telles qu’elles nous amènent à pratiquer le sport – ne peuvent être en adéquation. Un phénomène exacerbé par le fait qu’aujourd’hui la pratique sportive se doit d’être spectaculaire ! Alors peut-être devrions-nous considérer davantage cette remarque faite par Stéphanie Bodet lors de la présentation de son ouvrage A la verticale de soi dans l’émission La grande librairie, ‘’Le spectaculaire ne m’intéresse pas tant. Le spectaculaire, c’est fait pour les spectateurs’’. Et interrogeons-nous un instant sur ce que nous relatons à nos amis après notre dernière séance de course à pied, de natation ou de grimpe, quels aspects mettons-nous en avant ? Car c’est peut-être de là que proviennent nos pathologies, de notre socio-culture, de notre définition du sport et des raisons de notre pratique.

Le sport

Dans la charte européenne du sport, le conseil de l’Europe définit ainsi le sport, ‘’On entend par « sport » toutes formes d’activités physiques qui, à travers une participation organisée ou non, ont pour objectif l’expression ou l’amélioration de la condition physique et psychique, le développement des relations sociales ou l’obtention de résultats en compétition de tous niveaux.’’ J’y ajouterai le mot ‘’entretien’’, ‘’…ont pour objectif l’expression, [l’entretien] ou l’amélioration de la condition physique et psychique, …’’ puisque le corps a besoin d’une stimulation régulière, ne serait-ce que pour maintenir sa condition. Sans oublier les notions de plaisir, d’éducation et d’épanouissement qui vont de pair avec le ‘’développement des relations sociales’’. Le plaisir devrait être un moteur plus fort que la compétition.

Être compétitif

Comme le rappel Albert Jacquard dans un entretien, être compétitif ‘’Cela veut dire vouloir passer devant un autre […] Quels sont les grands personnages qui ont fait avancer la science, qui ont fait avancer la pensée humaine ? Ils n’étaient pas compétitifs. Est-ce qu’Einstein était compétitif ? Absolument pas. Il ne se battait contre personne, il n’avait pas envie d’arriver le premier. Il avait envie de comprendre des choses qu’il n’arrivait pas à comprendre et que les autres croyaient avoir compris, mais ils avaient bien tort. Lui, il se battait contre lui-même. La compétition ! Mais il faut y réfléchir un peu chaque fois qu’on l’accepte. On accepte de mépriser quelqu’un, de le détruire, et on est en train de se détruire soi-même car un beau jour on perdra. Ce n’est pas sérieux, ni pour un état, ni pour une collectivité, y compris pour un individu d’être compétitif, cela ne peut pas être un bon moteur.’’  Est-il sain pour le corps et l’esprit de construire un modèle social basé sur la compétition, la concurrence, le prestige ?

Le prestige national

Il y a des récits qui avec le temps finissent par émerger. Des récits qui remettent en question des ascensions présentées jusqu’alors comme des exploits. Des récits qui mettent en évidence que, dans nos sociétés, le prestige nous amène parfois à prendre des décisions inconsidérées qui priment sur l’intégrité de l’individu. Tel est le cas que relate Louis Lachenal dans son récit où il met en lumière le fait que l’entêtement d’Herzog à poursuivre l’ascension de l’Annapurna en 1950 ne relevait plus de l’alpinisme mais du politique. Cet entêtement a amené Louis Lachenal à faire le choix de perdre ses pieds pour s’assurer de la survie d’Herzog comme il l’écrit. ‘’Nous étions tous les deux éprouvés par l’altitude, c’était normal. Herzog le note pour lui-même. Plus encore, il était illuminé. Marchant vers le sommet, il avait l’impression de remplir une mission et je veux bien croire qu’il pensait à sainte Thérèse d’Avila au sommet. Moi, je voulais avant tout redescendre. […]. Je savais que mes pieds gelaient et que le sommet allait me les coûter. Pour moi, cette course était une course comme les autres, plus haute que dans les Alpes, mais sans rien de plus. Si je devais y laisser mes pieds, l’Annapurna, je m’en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française. Pour moi, je voulais donc descendre. J’ai posé à Maurice la question de savoir ce qu’il ferait dans ce cas. Il m’a dit qu’il continuerait. Je n’avais pas à juger ses raisons. L’alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j’estimais que s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui et lui seul que je n’ai pas fait demi-tour », écrit-il. Ajoutant ‘’Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée.’’ Cela ne prendrait-il pas la forme d’une sorte de maltraitance tolérée pour le bien de la nation ? Mais de quel ‘’bien’’ parlons-nous ?

En changeant notre regard sur les choses, il nous est possible de faire évoluer nos comportements et notre politique sportive. Comme l’évoquait René Passet, ‘’Khun avait raison, plus que par accumulation des connaissances, c’est par le changement du regard porté sur les choses que s’effectue le progrès scientifique’’. Alors si nous souhaitons progresser, changeons de paradigme, car à répéter les mêmes raisonnements, nous ne pouvons qu’obtenir les mêmes résultats.

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