Non aux blessures ! Si c'était si simple...


Juillet 2016



Par Frédéric Brigaud.
Joggeur Magazine n°20 - Juillet 2016

Que faire lorsque survient chez un coureur une douleur au niveau du tendon d’Achille ? Une douleur qui apparait par intermittence au cours des entrainements jusqu’à devenir omniprésente puis invalidante. Une douleur qui, après consultation, prend le nom de ‘’Tendinopathie’’ qui signifie tout simplement « pathologie du tendon ». Mais le coureur savait bien avant de consulter que son tendon était pathologique… Donc, que faire ? On sait que les thérapeutiques actuelles permettent grâce à un traitement local de faciliter le processus de régénération des tissus, de faire disparaitre l’état inflammatoire et la douleur. On sait aussi que si le traitement est davantage holistique, l’action s’étendant alors aux éléments musculaires, tendineux, aponévrotiques, sus et sous jacents, le résultat sera plus probant. Mais avec ce type de fonctionnement, le monde médical permet-il au coureur de réellement comprendre l’origine de sa problématique ? Si tant est qu’il est compris lui-même les mécanismes qui ont amené ce coureur à produire une dégénérescence de son tendon d’Achille.

Non aux récidives
Pourquoi se poser cette question me diras-tu puisque le problème semble être résolu ? Premièrement pour limiter les récidives, deuxièmement pour arrêter de croire que le monde médical est là pour prendre en charge des incompétences. Cette problématique n’est pas le domaine réservé du monde médical, elle concerne directement le coureur et plus précisément sa façon d’agir. Si sa vie était en jeu, ne chercherait-on pas à mieux l’informer pour qu’il puisse se comporter différemment ?!? La réussite d’un traitement local ne doit pas occulter les mécanismes qui ont abouti à cette pathologie… Ce n’est donc certainement pas en traitant isolément cette tendinopathie que nous y parviendrons. Mais comme ce mode de fonctionnement semble être en adéquation avec le modèle économique actuel, il va être difficile de le remettre en cause. Même si, en regardant de plus près, il limite l’autogestion et entretien une certaine dépendance…

A s’en remettre seulement au monde médical dès qu’une douleur apparaît, on oublie qu’en l’absence de traumatisme direct indépendant de notre volonté, nous sommes responsables de nos propres maux. La pathologie n’est qu’une conséquence.

Dans ce cas de figure, le tendon est rarement le seul à être touché
Effectivement, il faut également percevoir dans cette irritation la pointe de l’iceberg mettant en évidence une faiblesse généralisée d’un système, d’une structure, car le tendon d’Achille ne vit pas tout seul dans son coin. Il fait parti d’un ensemble employé dans une mécanique globale, l’élément d’un tout. Dès que vous êtes debout les talons légèrement décollés, vous mettez en tension instantanément et simultanément pour chaque jambe le quadriceps, le mollet, le tendon d’Achille, l’aponévrose plantaire… C’est une continuité, et le tendon d’Achille est un élément de cet ensemble. Nous devons inclure dans cette conceptualisation les éléments osseux ; fémur, tibia, péroné, mais également le bassin, le buste, les bras… car c’est l’ensemble du corps qui absorbe et répartit ces tensions sans quoi nous ne serions pas en mesure de nous ériger et de maintenir notre forme.


Le tendon d’Achille n’est qu’un élément de cette longue chaîne qui englobe tout le corps. Apporter un traitement local au niveau du tendon, comme nous l’évoquions précédemment, sans avoir cette vue d’ensemble amène le coureur à prendre des risques en lui permettant de poursuivre ses entrainements sans rien changer. Chez certains cela se traduira par l’apparition de fasciites plantaires qui prendront le pas sur la douleur du tendon, le coureur n’hésitant pas alors à parler de ‘’jambe faible’’. Chez d’autres, les problèmes s’enchaîneront touchant d’autres zones, et ils sombreront alors dans un certain fatalisme ne parvenant pas à appréhender les mécanismes qui aboutissent à cela. Alors que se sont les éléments d’une même chaîne qui sont en souffrance et non différentes problématiques. Il faut donc prendre en considération l’ensemble de la structure et pas seulement la partie qui dit ‘’stop’’ !

D’où peut venir cette tendinopathie, cette faiblesse ?
Lorsque le coureur, sans rien changer à sa technique de course, augmente sa charge d’entrainement, le corps est soumis à davantage de contraintes. Il subit un stress mécanique plus important et réagit en renforçant sa structure, il s’adapte (adaptation du corps face à l’entrainement). A l’image de la peau des pieds qui s’épaissit dès que nous marchons pieds nus, du biceps qui se développe lorsque nous soulevons des haltères régulièrement, mais également à l’os qui se répare après une fracture. Notre corps est en quelque sorte en remaniement perpétuel, lui donnant cette faculté d’adaptation. Cependant, si le stress mécanique est plus important, dans la durée, la fréquence, ou l’intensité, que ce que la structure est à même de supporter, celle-ci dégénèrera plus rapidement qu’elle ne se renforcera jusqu’à ce que cette dégénérescence devienne symptomatique. Retiens également que ce n’est qu’à partir d’un certain seuil que la douleur apparait, en dessous de ce seuil on ne perçoit rien, mais ce n’est pas parce que l’on ne sent rien qu’il ne se passe rien. Il suffit alors de pincer légèrement le tendon indolore dans la marche et la course pour prendre conscience d’un état inflammatoire. C’est là, mais imperceptible.

 

 

Le problème est donc plus complexe et ne se résume pas simplement à une augmentation de la charge d’entrainement ?
Il faut appréhender les différents paramètres qui déterminent le niveau de contraintes qui s’appliquent sur le corps, le niveau de stress mécanique. Comme nous l’avons précédemment évoqué le problème ne vient pas du tendon mais de son ‘’emploi’’, de la façon dont on le sollicite… Une démarche plus efficace pour préserver sa santé serait d’appliquer un niveau de stress mécanique toujours adapté aux capacités du moment de l’organisme que cela soit pour entretenir son capital ou développer son potentiel.

La question est donc, quels sont les facteurs/paramètres qui déterminent le niveau de stress mécanique ? Ils sont multiples : l’entrainement (durée, intensité, fréquence), le matériel employé, la surface sur laquelle on court (souple, rigide, dure, élastique…), la technique de course (cadence, allure, gestuelle,…), la symétrie de la gestuelle,… A cela il faut ajouter l’alimentation, le sommeil, la récupération, le passé sportif et traumatique…

Plus en détails, je ne t’apprendrai rien en te disant qu’un changement de technique de prise d’appui modifie la localisation et la répartition des contraintes avec le risque de surcharger une zone encore non adaptée à ce type de sollicitation. D’autant plus, si l’on ne diminue pas son allure, son temps de course,… et que l’on n’apporte pas une attention particulière à sa gestuelle. Tout comme un changement de chaussure, passer d’une chaussure épaisse à une chaussure minimaliste, ou encore un changement de surface d’entrainement, d’allure, de gestuelle… peut augmenter le stress mécanique. Si le coureur n’a pas connaissance des mécanismes en jeu, la blessure surviendra facilement. Il incriminera alors, la chaussure, la technique, l’entrainement,… alors que cela provient uniquement d’un management inadapté de sa pratique sportive. Nous sommes très loin du ‘’une cause, un effet’’ que l’on nous vend à tour de bras pour vanter les mérites de tel ou tel produit. C’est pourquoi une conceptualisation plus complexe du fonctionnement du corps et de ses relations avec le milieu extérieur nous donne les moyens d’interagir davantage avec celui-ci. C’est source d’efficacité et de préservation.

Par ailleurs, c’est en comprenant et en acceptant les limites de son corps, ses propres limites et pas celles des autres, que nous serons à même de les utiliser à notre avantage comme l’exprime si bien Henri Laborit : ‘’Tant que l’on a ignoré les lois de la gravitation, l’homme a cru qu’il pouvait être libre de voler. Mais comme Icare, il s’est écrasé au sol. Ou bien encore ignorant qu’il avait la possibilité de voler, il ne savait être privé d’une liberté qui n’existait pas pour lui. Lorsque les lois de la gravitation ont été connues, l’homme a pu aller sur la lune. Ce faisant, il ne s’est pas libéré des lois de la gravitation mais il a pu les utiliser à son avantage.’’ Il en est de même pour le fonctionnement du corps…

Reste alors à repenser sa pratique, ses motivations, ses entrainements. Pourquoi je cours ? C’est une question à se poser et à poser. Au-delà des premières réponses, creusons un peu pour découvrir ses réelles motivations. Puis, comment je cours ? Depuis quand ? A quelle fréquence, avec quel matériel ? A quelle allure ? En groupe, seul… ? Le groupe est-il de mon niveau ? Quelle technique employons-nous (et l’on parlera alors de la part technique du geste) ? Quelle place socioculturelle représente la course ? Autant d’éléments, de facteurs qui déterminent directement ou indirectement le niveau de stress mécanique que l’on applique à notre architecture. Rien n’est simple, tout est complexe mais pas compliqué, pour paraphraser Edgar Morin. Pourquoi ne pas alors courir avec davantage de conscience et de connaissance, pour courir plus longtemps tout en se préservant.

 

A lire dans Joggeur n°20

 

Pour aller plus loin :

 

Frédéric Brigaud

Ostéopathe.DO, consultant en biomécanique humaine, concepteur des principes posturo-dynamique d'Empilement Articulaire Dynamique. Auteur de plusieurs ouvrages sur la marche, la course, la posture et le pied ; Guide de la foulée, Corriger le pied sans semelle, La course à pied - Posture, biomécanique, performance, Améliorer sa posture …