La course thérapeutique ou le réveil du corps

Fred Brigaud

Brigitte, une sénior de soixante-dix ans, perçoit depuis quelques temps une perte d’aisance dans sa locomotion au quotidien dès que le terrain devient plus technique, les trottoirs plus étroits, la foule plus dense,  ou encore lorsque la fatigue se fait sentir. Il en est de même lors de ses promenades en forêt. Un phénomène pouvant aller jusqu’à la rendre craintive dans certaines situations. Elle ne présente aucune pathologie, ni aucune douleur. Son souhait lorsqu’elle vient consulter est tout simplement de retrouver cette aisance perdue pour davantage de plaisir et de sérénité lors de ses déplacements au quotidien et d’en comprendre les mécanismes.

Une analyse de sa marche confirme ce qu’elle avait perçu et met en exergue une difficulté à replacer ses pieds rapidement et au bon endroit (une perte de réactivité et de précision), un écartement des bras de l’axe du corps excessif et vers l’avant pour compenser les déséquilibres sous jacents, un balancement des bras anarchique,…  une posture de marche très verticale avec une forte attaque talon, le tout facilitant les déséquilibres postérieurs. Autant d’éléments qui soulignent ses difficultés. Mais de quel type de difficultés s’agit-il ? Motrices, techniques, physiques,… ? Comment lui permettre de retrouver cette aisance, d’homogénéiser le fonctionnement de son corps et de ‘’reconnecter’’ les différentes parties de celui-ci ?

Nous construisons nos propres limites

Au fil du temps nos gestes répétitifs du quotidien nous amènent insidieusement à délaisser certains secteurs de mouvement et à accumuler des défauts techniques et posturaux qui altèrent l’homogénéité et l’équilibre de notre musculature. Ces parties de notre corps peu sollicitées se déconnectent de l’ensemble et viennent parasiter notre locomotion. Une notion qui semble étrange lorsque nous l’énonçons car difficilement percevable et pourtant bien réelle. Ainsi, il nous est possible par exemple de marcher, voire de courir, avec un bras plâtré jusqu’au dessus du coude et maintenu en écharpe. Les déséquilibres générés par le plâtre sont automatiquement compensés par les autres parties du corps sans altérer dans une certaine mesure et en fonction du contexte notre locomotion. Notre corps est ainsi capable de poursuivre l’action qu’il mène, mais avec un coût énergétique plus élevé et des possibilités plus réduites. Notre potentiel diminue graduellement jusqu’au moment où l’accumulation de ces défauts atteint un tel niveau qu’il impacte de façon perceptible la locomotion, et ce en permanence et quel que soit le contexte. En dessous d’un certain seuil cette altération de la locomotion n’est perçue qu’à partir du moment où le terrain ou le geste deviennent plus techniques.

Il suffit d’observer la locomotion de nos séniors pour constater qu’avec l’âge les défauts techniques et posturaux s’accumulent et que leurs habiletés motrices diminuent. Est-ce une fatalité ou existe-t-il des contre mesures ? Ont-elles disparu à jamais ou seulement temporairement par manque de sollicitation ? Que faudrait-il mettre en œuvre alors pour réveiller ces habiletés qui se sont endormies ? Ou encore reconnecter les différentes parties du corps pour qu’elles fonctionnent de concert et non de façon anarchique ?

Réveiller notre fonctionnalité

Afin de mettre en exergue le fait que l’aisance dépend de la façon dont est construit le corps, abordons le cas d’un grimpeur qui reprend sa pratique après un arrêt d’une vingtaine de jours. Une reprise difficile car il a régressé, il se fatigue plus vite. La gestuelle est moins fluide et les ‘’pas’’ (mouvements entre les prises) s’enchaînent et se construisent difficilement. Il sent que la connexion entre les différentes parties de son corps n’est plus aussi effective et que les mouvements sont asynchrones voire anarchiques par moment. L’interconnexion main, bras, buste, bassin, jambe, pied est loin d’être optimale. Notons que l’escalade sollicite le corps d’une façon très particulière qui n’a pas d’équivalence dans notre quotidien, à moins que nous nous suspendions aux branches des arbres pour nous déplacer. Ainsi sans pratique assidue, cette construction du corps si particulière disparait progressivement. Au cours de la séance, face au niveau de contraintes, le tonus musculaire s’homogénéise et la contraction entre les différents groupes musculaires se synchronise. Les tensions sont davantage canalisées et mieux réparties. L’effort diminue et la gestuelle se fluidifie. Ce n’est pourtant qu’après trois jours consécutifs de pratique, à raison de 3h30 par séance, que le corps dans son ensemble répond de nouveau comme auparavant, c’est-à-dire d’une seule voix. Le haut du corps réintègre la place qui lui revient et les différents segments s’interconnectent.

La répétition, la régularité, la précision et l’intensité de l’effort ont ‘’réveillé’’ le corps et permis d’homogénéiser son fonctionnement et son tonus musculaire. Il suffit de se suspendre quelques instants à une barre de traction pour ressentir les tensions qui s’exercent dans le corps et entrapercevoir toute l’importance d’un corps finement et efficacement interconnecté si nous souhaitons posséder un minimum d’aisance dans cette discipline. Il en va de même dans la marche. L’aisance, la fluidité du mouvement, la maitrise d’une gestuelle juste et suffisante dépendent de la façon dont est construit notre corps et sa capacité à contrôler et à faire circuler efficacement les contraintes mécaniques liées à la marche. Cependant, la marche ne se suffit pas à elle-même pour développer un tel corps, le niveau de tension et de contrainte étant trop faible pour enclencher ne serait-ce qu’un tonus musculaire global suffisant. De ce fait, dans le cadre de la marche, quel mouvement répétitif naturel suffisamment intense peut redonner sa pleine et entière fonctionnalité au corps?

Cadence, coordination et tonus musculaire

Pour répondre à cette question je vous propose une série de tests simples. Commencez par télécharger sur votre Smartphone un métronome. Réglez-le sur 100 bpm (battement par minute) et effectuez pieds nus, à ce rythme, des petits bonds sur place. Augmentez progressivement la fréquence comme suit : 120, 140, 160, 180, 200 et terminez en revenant à 100 bpm. Tout au long de l’exercice concentrez-vous sur l’évolution du tonus musculaire de votre corps en fonction de la cadence. Vous remarquez que plus la cadence augmente plus le tonus musculaire augmente et englobe l’ensemble du corps. Maintenant courrez sur place à une cadence de 190 ppm (pas par minute). A cette cadence le tonus musculaire est plus intense et englobe l’ensemble du corps, des pieds à la tête. Poursuivez à ce rythme en avançant très lentement à 1 km/h et ajoutez le balancement des bras si ce n’est pas déjà fait. Un balancement des bras contrôlé et symétrique. Cette gestuelle suffisamment intense ‘’réveille’’ le corps et homogénéise son fonctionnement et son tonus musculaire. Cette foulée avant à haute fréquence redonne à Brigitte cette aisance dans la marche qu’elle avait perdue.

Dans un premier temps, elle a appris à marcher sur place face à un miroir, pour l’aider à coordonner les mouvements, en augmentant progressivement la cadence. Des séquences de 15 secondes de marche sur place à fréquence élevée, jusqu’au moment où elle était de nouveau capable de courir sur place, puis sur un tapis de course à 1,5km/h en alternant marche et course. Insistons sur le fait que ce n’est pas la vitesse de déplacement qui nous intéresse ici mais la fréquence de la gestuelle pour les effets qu’elle produit sur le corps. Un effort qui ne doit jamais être intense d’un point de vue cardio-vasculaire. Ces exercices de marche et de course sur place, associés à cette foulée avant-pied à très faible allure, deviennent pour elle une routine bihebdomadaire, une sorte de préparation physique générale, pour maintenir une dynamique corporelle adaptée à la locomotion.

La course thérapeutique

D’un point de vue mécanique et architectural, la foulée avant-pied nous caractérise. C’est ce que nous pourrions appeler  un avantage évolutif en raison de la dynamique qu’elle permet ; amortissement, économie, précision, réactivité… Ainsi en la pratiquant elle nous permet, lorsqu’elle est correctement exécutée, c’est-à-dire en respectant un certain nombre de paramètres, de raviver et d’équilibrer notre motricité, de la neutraliser. Nous effectuons grâce à elle une sorte de reset physique et moteur. Insistons sur le fait que pour bénéficier des effets de cette gestuelle il n’est pas nécessaire de courir vite, mais à une fréquence de pas déterminée et d’une manière spécifique. La coordination, le tonus musculaire,… ou encore les groupes musculaires sollicités en pratiquant cette technique de prise d’appui développent une locomotion qui nous autorise davantage d’aisance et de possibilités. Elle construit une dynamique corporelle singulière et redonne plus de fonctionnalité à notre corps. Elle devient, ainsi pratiquée, une course thérapeutique quel que soient notre âge et nos activités physiques et sportives.

Que retenir
  • L’aisance dépend d’un corps finement et efficacement interconnecté.
  • Courir pour se construire.
  • La marche ne se suffit pas à elle-même.
  • Pour marcher apprends à courir !
Pour aller plus loin

  • Formation