L’AGONIE DU SIMPLE OU LA MORT DE LA PENSÉE SIMPLISTE


Fev 2016



Frédéric Brigaud, Ultramag, Février 2016
SPORT – SANTÉ | LA PENSÉE COMPLEXE AU SECOURS DES BLESSURES

LA BLESSURE EST UN PASSAGE QUASI OBLIGÉ DANS LA VIE D’UN SPORTIF. ELLE EST TRAITÉE COMME UNE PANNE MÉCANIQUE : UN SYMPTÔME, UN TRAITEMENT. OR, LA PLUPART DU TEMPS CE TRAITEMENT N’AGIT QU’EN SURFACE, LA FAUTE À NOTRE SYSTÈME DE SANTÉ QUI S’ATTACHE DAVANTAGE AUX CONSÉQUENCES QU’AUX CAUSES. POUR Y REMÉDIER VRAIMENT, C’EST À LA PENSÉE COMPLEXE QU’IL FAUDRAIT FAIRE APPEL.

RÉCIDIVE
Marc consulte son médecin pour une douleur récurrente au niveau du genou, verdict : atteinte du ligament latéral externe et du ménisque. Antoine consulte un rhumatologue pour une lombalgie récidivante, verdict : protusion discale (stade précédant la hernie discale, le disque bombe dans le canal médullaire sans être rompu).

Comment ces pathologies sont-elles apparues chez ces deux personnes et d’où proviennent-elles ? Mystère ! Insidieusement, cela reste certain, et peut-être en lien avec leur pratique sportive, mais cela reste à déterminer. Une petite douleur furtive et occasionnelle au départ, qui progressivement s’est faite de plus en plus fréquente et de plus en plus intense, jusqu’au jour où elle est devenue invalidante, empêchant toute pratique sportive.

Quoiqu’il en soit, après que le diagnostic fut posé, ils suivirent chacun de leur côté une rééducation rondement menée avec un matériel dernier cri, qui leur a permis, après plusieurs semaines, de voir leur douleur et leur symptomatologie disparaitre totalement. Le sourire revient.
Ont-ils compris ce qu’on leur a fait ? Vaguement : c’est du domaine médical, cela représente-t-il vraiment beaucoup d’importance puisque l’un comme l’autre viennent de recevoir l’aval du médecin pour reprendre leur pratique sportive ? Ces semaines de repos et de rééducation les ont galvanisés. Cependant, malgré une reprise progressive, la douleur refait surface…

SISYPHE À LA LETTRE
Ils ont pourtant suivi scrupuleusement les conseils que leur avaient prodigués le médecin et le kiné, tant sur le plan des échauffements, des étirements, de l’intensité avec laquelle reprendre le sport, allant jusqu’à effectuer en parallèle, concernant Marc, un travail de renforcement musculaire spécifique de la sangle abdominale afin de diminuer au maximum les contraintes qui s’appliquent au niveau de la région lombaire. Ils ont pris les anti-inflammatoires, les antalgiques, effectué les séances de kinésithérapie, consulté un ostéopathe… tout ça pour que la symptomatologie réapparaisse ?
Alors que fait-on ? On recommence ? En se disant que cette fois cela va fonctionner ! Peut-être que l’un comme l’autre n’ont pas parfaitement assimilé ce qu’il fallait faire ? Ou alors le traitement n’était pas adapté ?  Pourtant ils ne ressentaient plus aucune douleur ! Mais est-ce que la douleur est un référentiel suffisamment précis ? Dit autrement, est-ce que le fait de ne plus avoir mal signifie que nous sommes guéris ? Qu’est-ce que guérir ? Où se situe la frontière ? Faut-il avoir mal pour être malade ? Avons-nous une conception, une représentation adaptée du fonctionnement de notre corps, de ses mécanismes ? Ne serait-il pas temps de faire évoluer nos paradigmes ?

DIRECT ET INDIRECT
Durant toute la période d’arrêt pour blessure, les entraineurs d’Antoine et Marc s’éloignent et attendent qu’ils soient de nouveau disponibles, qu’ils aient « carte blanche » pour reprendre l’activité. Ils s’en remettent pour cela scrupuleusement à l’avis du monde médical.
Cependant le monde médical, comme tout domaine de connaissance, possède ses propres limites. Et si dans ce cas l’origine de la pathologie n’avait rien de médicale, était « hors champ », loin, très loin justement des compétences du monde médical ? Que faire alors ?

Il est utile de rappeler qu’il existe plusieurs types de blessures : les traumatiques avec une notion de choc direct (une chute, une collision, la porte dans le nez… qui impacte directement une région du corps ou une articulation), et les non traumatiques, sans notion de choc direct. Nous nous intéressons ici aux secondes.

UN MONDE PARALLÈLE 
Finalement, le monde médical, même s’il a résolu le problème organique chez ces deux personnes, n’a pas permis de maintenir leur état stable dans la vie courante et sportive. Cela nous invite à réfléchir et à se demander s’il ne faudrait pas chercher à explorer d’autres éléments. Le traitement ne se résume-t-il pas de nos jours à de la médecine de laboratoire ?

N’exclurions-nous pas ainsi trop facilement l’homme et son contexte pour ne nous focaliser que sur la pathologie ? Marc et Antoine peuvent-ils être réduits à une pathologie ? Ce qui nous amène à une autre question : ne pourrions-nous pas nous demander si, dans ce cadre, la pathologie est réellement le domaine réservé du monde médical ?

Par ailleurs, ne constatez-vous pas que l’apparition d’une blessure nous déconnecte du monde et nous projette instantanément dans un autre univers, pour ne pas dire parallèle, celui de la médecine… Comme si une disjonction s’opérait en un instant dans notre vie ; pourtant rien n’a changé si ce n’est l’idée que l’on se fait de notre état. Le pire, peut-être, est d’exclure cette partie, « malade », de ce qui la lie au reste du corps mais également à notre quotidien, nos exigences, notre matériel, notre mental, notre état de fatigue, au club dans lequel on pratique la discipline, à notre entraineur, au terrain, etc.

DISCIPLINE ET COMPLEXITÉ, RÉFORMER NOTRE PASSÉ
Marc et Antoine pratiquent tous deux le golf et possèdent, selon leur dire et celui de leur entraineur, un bon swing… D’où l’intérêt de chercher à comprendre l’origine du problème et accepter le fait que tout n’est pas aussi simple qu’on le souhaiterait, et que le « une cause/un effet » et inversement, n’est réellement valable qu’en laboratoire.

Par ailleurs, la pathologie n’est pas un objet que l’on dépose chez le médecin pour qu’il nous en débarrasse ou encore une saleté qu’il va nettoyer - un peu à l’image du costume que l’on dépose au pressing et que l’on retrouve flambant neuf. Il n’est pas possible, ou alors mentalement, de dissocier la pathologie de l’individu et du contexte dans lequel il évolue.

En portant un regard différent on peut percevoir des ramifications, tels des fils, qui convergent vers la zone incriminée, des liens mécaniques, musculaires, parcourant les différentes parties du corps et qui s’étendent au-delà du corps et du temps. Reliant la gestuelle, le matériel, le mental, l’entraineur, le terrain, les objectifs personnels, l’alimentation, le passé sportif, l’âge…

La difficulté que nous avons à percevoir ces liens est réelle mais n’aurait-elle pas pour origine notre mode de pensée actuel ? Pourtant, une chose que l’on ne perçoit pas ne signifie pas qu’elle n’existe pas, pour paraphraser Edgar Morin. Dès lors, combien de choses ne percevons-nous pas, enfermé dans une conceptualisation simpliste et rassurante ? Ne faut-il pas réformer notre pensée et ouvrir nos œillères ?

DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR – UNE COMMUNICATION DIFFICILE
De l’autre côté nous avons l’entraineur qui enseigne une gestuelle qu’il a lui-même acquise, comprise, et adaptée en fonction de l’enseignement qu’il a reçu, de ses connaissances, et de ses expériences. Sans forcément s’en rendre compte il a établi une frontière avec le monde médical, une frontière technique que le monde médical n’est pas en mesure et/ou ne doit pas franchir.

D’où provient un tel mode de fonctionnement ? Ah oui, du corporatisme, du cloisonnement, de la segmentation…. À l’image de territoires que l’on se partage arbitrairement. Alors imaginez un instant deux territoires distincts qui ne communiquent pas entre eux. Lorsque vous êtes bien portant vous êtes sur le territoire n°1 sous l’égide de l’entraineur et dès que vous êtes blessé vous vous rendez dans le territoire n°2 avec le droit de ne revenir qu’une fois guéri. Même si cela peut sembler imagé nous sommes assez proche de la réalité.

Combien de médecins que vous avez consultés dans le cadre d’une pathologie liée à la pratique du sport ont pris leur téléphone pour échanger avec votre entraineur ? Combien d’entraineurs se sont entretenus avec votre médecin ? Pensez-vous qu’une telle frontière soit viable pour votre devenir corporel ? Par ailleurs, existe-t-elle réellement ? N’est-ce pas une simple conceptualisation, un mode de fonctionnement culturel ? De plus, l’hyperspécialisation accentue cette rupture ; si un tel comportement sert et renforce une profession, des savoirs, il dessert l’homme en général.

JE NE SUIS PAS UN POURCENTAGE NI UN NUMÉRO
On ne peut ignorer l’homme dans sa globalité face à une pathologie car l’homme n’est pas une machine semblable à une voiture où il suffit de changer une pièce lorsqu’elle est défectueuse. On peut se demander si les statistiques ne laissent pas suggérer que les pathologies liées à la pratique d’une discipline sportive sont une fatalité. Ne nous permettent-elles pas plutôt de prendre conscience que l’on ne maitrise pas tous les paramètres de l’activité, entraînant certaines pathologies ? C’est laisser planer dans l’inconscient collectif que l’Homme serait dénué de toute intelligence, de marge de manœuvre, de toute liberté d’action, c’est le déresponsabiliser !
L’intelligence n’est-elle pas là pour nous permettre d’agir avec conscience ? Il faut croire que non. J’ai entendu à plusieurs reprises dans la pratique du ski alpin des entraîneurs tenir les propos suivants : « elle s’est rompue les ligaments croisés, nous sommes dans les pourcentages… » C’est considéré comme une fatalité. À vous faire bondir !

Alors, comment faire évoluer les statistiques ? Nous pourrions commencer par reformuler la façon d’interpréter les résultats, comme nous l’avons précédemment évoqué, et dire : le golf, le ski, la course à pied, en l’état actuel des connaissances des pratiquants, produit tel panel de pathologies, et admettre que notre comportement, notre compréhension du fonctionnement du corps, ou plutôt nos méconnaissances tant sur le plan du fonctionnement de notre propre corps que de la discipline que l’on pratique sont des éléments essentiels. Alors peut-être serions-nous en mesure de devenir acteur de notre devenir corporel et ne plus être un simple pourcentage balloté au gré du hasard.

SA PART DE RESPONSABILITÉ
Être acteur ? Cela semble de nos jours abstrait, mythique, irréel… voire une flatterie. Pourtant, qui n’est plus concerné que vous-même ? Imaginez-vous un instant au départ du parcours du 105 km de l’Ultra Trail Atlas Toubkal (UTAT), non pas le jour de la course entouré de tous les coureurs mais la semaine d’après. Vous êtes seul, devant-vous 105 kilomètres, 6500 mètres de dénivelé, pas de PC course, pas de radio, pas de téléphone puisqu’il n’y a pas de réseau et un terrain très technique, ceux qui l’ont fait pourront en témoigner. Vous êtes en autonomie complète. Pensez-vous aborder la course de la même manière ? Allez-vous prendre les mêmes risques ? Car là, si vous vous blessez, c’est à dos de mule que vous rallierez la première route carrossable et encore, durant de longues portions, vous serez totalement seul.

Subitement on se sent davantage responsable de son devenir - ou alors c’est que l’on est totalement inconscient. Celui qui connait ses capacités, ses limites, et arrive à penser la complexité, sera plus à même d’exprimer son meilleur potentiel, à comprendre, respecter et maitriser les clés de la vie.

Que nous apprend cet article ?

  • Rien n’est simple, tout est complexe, mais pas forcément compliqué ;
  • Le corporatisme nuit à une approche globale du fonctionnement du corps ;
  • La pathologie ne concerne pas seulement le monde médical ;
  • L’ignorance nous rend irresponsable ;
  • L’homme n’est pas comparable à une machine.

 

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Frédéric Brigaud

Ostéopathe.DO, consultant en biomécanique humaine, concepteur des principes posturo-dynamique d'Empilement Articulaire Dynamique. Auteur de plusieurs ouvrages sur la marche, la course, la posture et le pied ; Guide de la foulée, Corriger le pied sans semelle, La course à pied - Posture, biomécanique, performance, Améliorer sa posture …